Tribune Grenelle Ecrans Metro

Publié le 16 avril 2011 par Rue89

Grenelle : les écrans de pub du métro ont-ils hypnotisé NKM ?

(titre originel : Écrans publicitaires numériques et schizophrénie d’État)

Préparez-vous, ils arrivent ! Les écrans publicitaires numériques, ces grandes télévisions de plusieurs mètres carrés, vont bientôt faire leur apparition massive dans nos villes. Vous en croisez déjà dans certaines communes ou dans les couloirs du métro parisien, mais ce n’est rien à côté de ce qui se prépare pour les cinq années à venir. Tous les afficheurs prophétisent l’avènement de ce nouveau support, JCDecaux en tête. Visibilité décuplée, optimisation du ciblage marketing, réduction drastique de la main d’oeuvre et hausse de chiffre d’affaire sont les arguments qui les font saliver. Enrobés dans un discours de modernité technologique, ils endorment la méfiance de la population et des politiques pour mieux faire passer la pilule.

Il n’est pas nécessaire de refaire le débat entre progrès technologique et progrès pour la société. Si l’intérêt économique de quelques entreprises est bien perceptible, collectivement nous n’avons strictement rien à y gagner. Bien au contraire ! L’écran de télévision, symbole d’aliénation, arrive dans l’espace public. Accompagnant les changements de société des dernières décennies qui ont provoqué le repli sur la sphère privée et l’éclatement des liens sociaux, la télévision et son « temps de cerveau disponible » ont un lourd passif. Le défilement ininterrompu d’images a la formidable capacité d’empêcher la communication et la réflexion. Il suffit d’observer l’attitude d’un groupe d’individus dans une pièce à partir de l’instant où la lumière jaillit du poste. Voyez comment les écrans ont également été installés dans les bureaux de poste pour mieux nous faire patienter ou encore dans certains transports en commun ou dans des brasseries. Rassurer, apaiser, pacifier. Tels sont les maîtres-mots, bref lobotomiser. L’arrivée de ces écrans dans la rue est donc loin d’être anodine. Espace public par excellence, lieu d’échange et de socialisation, il va à son tour être colonisé.

Ces écrans représentent une triple pollution. À la pollution mentale que nous venons d’évoquer, s’ajoutent une pollution visuelle et une pollution environnementale. À titre d’exemple, les écrans numériques installés dans le métro nécessitent chacun l’équivalent de la consommation électrique de trois foyers moyens. Il produisent autant de CO2 que dix affiches papier 4x3. Des panneaux bien plus grands actuellement installés en extérieur ont des consommations dix fois supérieures. Nous ne rêvons pas, des écrans numériques consommant l’électricité de 30 foyers fonctionnent aujourd’hui ! Au delà des chiffres, nous devons nous interroger sur la pertinence de l’utilisation d’électricité pour le fonctionnement de tels dispositifs. À l’heure où les économies d’énergie sont sur toutes les lèvres et alors que l’actualité tragique nous oblige plus que jamais à réfléchir à nos modes de vie, le gaspillage énergétique étalé au grand jour n’est tout simplement pas acceptable. On nous répondra que des progrès technologiques feront baisser la consommation de ces écrans. On verra même probablement JCDecaux investir dans l’énergie solaire ou éolienne pour compenser. L’enjeu n’est plus là. Il faut être exemplaire et ne plus gaspiller inutilement. Ceci est d’autant plus vraie pour l’industrie publicitaire qui, justement, nous incite à consommer … inutilement.

Pourquoi ces écrans n’ont-ils pas été déployés plus rapidement en France ? Juste un petit soucis de parcours avec le Grenelle de l’Environnement. Les professionnels attendent patiemment que le « cadre juridique soit sécurisé » pour le déploiement de leurs dispositifs. Nous avons pu interroger publiquement Mme Kosciusko-Morizet deux fois sur ce sujet. Une première fois sur LCI le 5 juin 2008 : « il y a parfois, notamment du côté des élus, et j’en prends ma part de responsabilité, […] un petit peu de schizophrénie au sens où c’est vrai que la publicité extérieure ça rapporte de l’argent et donc les élus trouvent ça moche ». La seconde fois, le 16 janvier 2009 sur France Inter : « vous me posez la question du numérique et des écrans numériques. Attendez, moi je ne suis pas schizophrène. J’ai été, je reste et je serai toujours une militante de l’écologie et mes engagements sur ce sujet sont constants ».

Il se trouve justement que nous sommes actuellement dans la dernière ligne droite pour boucler les décrets d’application de la loi Grenelle II sur ce sujet. Dans une version rendue publique le mois dernier, la Ministre de l’Environnement propose de limiter la taille de ces écrans à 2,5 mètres carrés. Mesure nettement insuffisante au regard des enjeux, mais qui a le mérite d’exister. Cris d’horreur des afficheurs qui en appellent à Bercy pour faire disparaître ce point, comme de nombreux autres, de ce texte « irresponsable ». Nous apprenons justement aujourd’hui du Ministère de l’Économie qu’il n’est pas question de freiner le développement économique des afficheurs ni de brider un quelconque potentiel de croissance. Formidable ! Tant que vous faîtes du chiffre d’affaire, vous pouvez polluer joyeusement. Qui a dit que le Grenelle de l’Environnement était une farce ?

Opposition classique de l’économie contre l’écologie, déclarations prémonitoires laissant présager cette schizophrénie au sein du gouvernement ou simple retour de bâton parce que « l’environnement ça commence à bien faire » ? Nous attendons maintenant de Mme Kosciusko-Morizet qu’elle aille au bout du raisonnement et inscrive les mesures qui s’imposent dans ce décret pour que ces écrans ne se déploient pas. Nous attendons de M. Fillon qu’il arbitre intelligemment afin que l’on puisse dire que dans cette vaste réforme parsemée de nouvelles dérogations on trouve, enfin, une once de bon sens.

Nicolas Hervé